L’avenir de la Tech en Amerique Latine : un destin au feminin

@laboratoria

Cet article est écrit par Simeon Tegel pour Bright Magazine et a été traduit de l’anglais au français pour Azickia 

En 2013, lorsque Mariana Costa Checa a cofondé une agence web à Lima, au Pérou, son premier objectif était d’être rentable le plus rapidement possible. « Tout tournait autour des questions d’amorçage et de comment obtenir notre premier client », précise la jeune femme de 32 ans.

Mais au fil du développement de ses activités, de la création de sites Web et d’applications au recrutement du personnel, elle s’est vite rendue compte que son entreprise, Ayu, se heurtait à un grave manque de diversité, parmi son équipe en pleine expansion. Sur ses 15 employés, seules deux étaient des femmes : Costa Checa et une graphiste. L’équipe technique était entièrement masculine.

Pour Costa Checa, ce ratio particulièrement faible s’est vite transformé en opportunité. Un peu plus d’un an plus tard, Ayu changea son nom pour devenir Laboratoria et commença le premier projet pilote de ce qui allait devenir l’une des plus importantes entreprises « productrices » de femmes développeurs de logiciels en Amérique Latine.

« Nous nous sommes vite rendus compte que si nous voulions nous attaquer au déséquilibre [entre les sexes], la seule façon d’y parvenir serait de former les femmes nous-mêmes », dit-elle. « Nous avons aussi réalisé qu’il y avait beaucoup de femmes qui, pour diverses raisons, souvent économiques, étaient exclues de ces opportunités. »

Dans le milieu du développement informatique, il existe un fossé énorme entre les sexes. Globalement, sur ce secteur et selon un rapport du National Center for Women & Technology, seul 1 emploi sur 4 est occupé par une femme. Une étude menée par les recruteurs techniques HackerRank a révélé que les femmes codeuses rencontraient aussi plus de difficulté en termes d’évolution de carrières, les femmes de plus de 35 ans étant 3,5 fois plus susceptibles d’occuper des postes moins importants que leurs collègues masculins.

« La valeur de notre entreprise réside dans la diversité elle-même », explique Costa Checa. « Les équipes qui ne sont pas hétérogènes sont moins capables de concevoir des logiciels pour des populations diverses. » Elle cite entre autres une application mobile dédiée à la santé conçue par des hommes qui n’incluait aucunement les questions de menstruation ou encore un logiciel de reconnaissance faciale qui permet d’identifier plus facilement les visages aux teintes de peau plus claires.

Mariana Costa Checa, photo @Simeon Tegel

Depuis son lancement en avril 2014, Laboratoria a connu une croissance fulgurante. L’entreprise propose maintenant des « bootcamps » de six mois pour les femmes développeurs, dans la capitale chilienne de Santiago ainsi que dans les deux plus grandes villes du Mexique, Mexico et Guadalajara. La première promotion brésilienne devrait être diplômée à São Paulo en novembre prochain. En Equateur, l’entreprise teste également des ateliers dédiés aux entreprises qui souhaitent accroître leur présence numérique.

Laboratoria regroupe désormais deux types d’alumni, les développeurs front-end et les spécialistes de l’expérience utilisateur (UX). Tous consacrent la première moitié du camp d’entraînement à l’apprentissage d’un programme commun qui inclut HTML, JavaScript, CSS, XHR, et l’approche design thinking qui inclue des logiciels de conception graphique tels que Figma et Sketch.

Les étudiants qui suivent la formation de développement front-end approfondissent ensuite leurs connaissances en JavaScript pour créer des produits sans serveur et multi-utilisateurs ainsi que des applications monopages, via des programmes tels que React, GSX, Babel, et Redux. Les étudiants d’UX, quant à eux, apprennent tous les aspects de la conception de sites Web, en veillant à respecter le concept du « user-friendly ».

Tous les élèves acquièrent en plus un éventail de compétences non techniques, comme la gestion du temps, l’auto-apprentissage, la résolution de problèmes, le travail d’équipe, la communication et les techniques de feedback. Outre les études à domicile, le cours comprend également cinq heures par jour dans les locaux à ciel ouvert de Laboratoria, dans le quartier bohème de Barranco, à Lima, qui surplombe l’océan Pacifique.


Sotomayor avait déjà obtenu une licence en communications d’entreprise, mais sa situation économique l’avait forcé à abandonner ses études après 9 mois d’études (sur 10). Bien qu’elle soit en mesure de trouver du travail dans son premier domaine d’études, elle s’est vite aperçue que ce n’était ni assez enrichissant pour elle, ni suffisamment payé. Les programmes proposés par Laboratoria lui ont permis d’appliquer ses compétences acquises en communication dans un contexte différent.


Les équipes qui ne sont pas hétérogènes sont moins capables de concevoir des logiciels pour des populations diverses.


Sotomayor deviendra l’une des quelques 1 200 anciens élèves de Laboratoria, répartis entre le Pérou, le Mexique et le Chili. Bien que quelques-uns d’entre eux soient diplômés de l’université, la plupart n’avaient jamais reçu de formation professionnelle ou fait d’études supérieures. Certains élèves, comme Sotomayor, avaient abandonné l’école par manque de moyens.

En discutant plus longuement avec Sotomayor, elle m’a également fait part de son impatience quant au prochain « festival des talents » organisé par Laboratoria, une sorte de salon des carrières, auquel participeront des recruteurs de multinationales des secteurs technologiques et énergétiques, les deux plus grands magasins du Pérou, plusieurs banques ainsi que des marques de cosmétique, mais aussi la bourse de Lima. En participant à ces événements, près de 80% des anciens élèves des Laboratoria ont trouvé du travail en tant que développeurs.

La plupart d’entre eux ont obtenu un emploi stable auprès d’employeurs du secteur privé, y compris des banques, des compagnies d’assurance, etc.

D’autres sont devenus consultants, ou freelances, généralement au sein de petites et moyennes entreprises. « A long terme, j’aimerais créer ma propre société de conseil, une agence d’UX, » dit Sotomayor. « Mais je préfère commencer par trouver un emploi dans une entreprise, apprendre le métier, appliquer mes compétences et en acquérir de nouvelles, pour construire ma carrière, petit à petit. »

Au Pérou, le diplômé moyen des laboratoires a 25 ans et gagne 2 800 Soles (environ 830 $) par mois pour son premier emploi – une croissance considérable pour un grand nombre de travailleurs qui ne gagnaient souvent pas plus que le salaire minimum de 930 Soles par mois, un des salaires minimum les plus bas d’Amérique latine.

La formation coûte 4 000 $. Toutefois, les anciens élèves ne paient qu’après avoir trouvé du travail, généralement sur une période de deux ans. « C’est un business model assez délicat pour nous », déclare Costa Checa. « Vous ne payez Laboratoria que si vous êtes embauché. Cela ajoute évidemment un certain degré d’incertitude à notre modèle. Mais nous voulons aussi prendre nos responsabilités, et c’est une bonne manière d’y parvenir. Ce modèle reste cependant plus intéressant pour nos étudiants. »


Sandro Marcone a embauché deux anciens élèves de Laboratoria lorsqu’il travaillait comme directeur technologique au ministère de la Production du Pérou en 2016. « Ils étaient géniaux », dit-il. « Laboratoria a construit sa notoriété en très peu de temps, ce qui a été bénéfique aux étudiants, qui ont maintenant certaines attentes de la part d’employeurs potentiels. »

Photo by @Simeon Tegel

Pourtant, Marcone, qui dirige maintenant InGenio Learning, un institut technologique de Lima, reste préoccupé par l’absence de certification légalement reconnue pour ses étudiants. Selon lui, cette omission peut représenter une énorme occasion manquée, étant donné le besoin urgent de la plupart des organismes publics péruviens de se mettre à l’heure du numérique. La limite de 20 CD de données par personne entrant dans le pays, fixée par les douanes péruviennes, illustre à quel point la bureaucratie péruvienne est dépassée.

Marcone en rit en comparant la difficulté d’embauche de ces deux employés Laboratoria à un accouchement. « L’une a terminé ses études secondaires et l’autre a étudié le graphisme à l’université, mais sans avoir obtenu son diplôme. Pour leur niveau de rémunération, au sein d’un service public, il existe normalement un minimum formel requit de trois ans d’études supérieures. C’était un vrai casse-tête. Dans une entreprise privée, on peut plus facilement contourner ce manque de certification, mais pas dans le public »

Malgré tout, Costa Checa ne partage pas ce point de vue : « L’informatique permet une plus grande flexibilité quant aux expériences passées d’un candidat. Un diplôme n’est pas toujours le meilleur filtre », dit-elle, citant une enquête réalisée en 2016 par Stack Overflow, une communauté en ligne de développeurs, qui a constaté qu’au niveau mondial, 56 % des développeurs n’avaient pas de diplôme, ni en informatique ni dans des domaines connexes.

Elle précise qu’ « il y a beaucoup d’autodidactes dans ce secteur, de personnes qui ont appris seules ». « Certaines universités sont très bonnes, mais il y en a aussi beaucoup qui ne le sont pas, surtout en Amérique latine, où elles n’ont pas suivi le rythme de cette industrie en évolution constante. Le développement informatique est très transparent. Désormais, tout le monde a GitHub, une communauté de développeurs où tout le monde peut s’inspirer du travail des autres. »


« Nous voulons que les femmes aient la possibilité d’avoir elles aussi une carrière » dit-elle. « Mais nous essayons aussi de casser les idées reçues qui entourent encore le métier de développeur. Beaucoup pensent qu’il faut être un « nerd » ou être éloigné du tissu social. Mais les gens qui se consacrent au développement informatique peuvent être aussi très sociables et ont besoin au contraire d’être bon en communication. Ils aiment aussi s’amuser. Et c’est cette vision du métier qui nous intéresse ».


Cet article a été publié sur Bright Magazine et est traduit et re-publié ici sous licence Creative Commons